Perte de sens, quand la vitalité s’amenuise

Jeune femme assise près d'une fenêtre, tête posée sur sa main, perdue dans ses pensées, illustration de la perte de sens

Il y a des jours où l’on continue d’avancer sans très bien savoir pourquoi. On tient les rôles qu’on s’est donnés, celui de parent, de collègue, de conjoint, même quand ils ne nous ressemblent plus tout à fait. Ce qui s’amenuise alors, ce n’est pas le rôle en lui-même, c’est l’élan qui le portait, la vitalité qui le rendait vivant. Ce vécu a un nom que beaucoup finissent par chercher, un jour, sans toujours oser le formuler : la perte de sens. Ce n’est ni un aveu de faiblesse ni un mal à diagnostiquer d’emblée. C’est plutôt un seuil, celui où l’on accepte enfin de regarder ce qui s’est éteint depuis longtemps.

Un monde en perte de repères

Une accélération qui épuise le lien au vivant

Ce sentiment personnel de perte de sens ne naît pas dans le vide, il fait écho à quelque chose de plus large. Le sociologue allemand Hartmut Rosa décrit nos sociétés contemporaines comme prises dans une accélération continue, du rythme de vie, du travail, de l’information, qui use la capacité à se sentir vraiment en lien avec ce qu’on fait et avec les autres. Il propose, en miroir, la notion de résonance, une relation vivante au monde, où l’on se sent touché et capable de toucher en retour, plutôt qu’une course où tout défile sans laisser de trace [1].

Le philosophe Byung-Chul Han pointe un autre mécanisme, une société qui a remplacé l’interdit par l’injonction à la performance, où chacun devient à la fois son propre patron et son propre bourreau, s’épuisant lui-même à force de vouloir être à la hauteur, sans pouvoir en imputer l’échec à personne d’autre qu’à soi, jusqu’au burn-out. Le sociologue Zygmunt Bauman parlait, lui, de « modernité liquide », une époque où les repères professionnels, relationnels et normatifs ne cessent de se dérober, où rien ne tient assez longtemps pour qu’on puisse s’y reposer, ce qui oblige chacun à une réinvention permanente [2].

Un symptôme qui remplit les rayons des librairies

Ces repères qui se dérobent ne relèvent pas que de la théorie sociologique. On les retrouve aussi, très concrètement, dans les rayons des librairies, comme en témoignent certains chiffres bien réels. L’art subtil de s’en foutre de Mark Manson s’est écoulé à 35 000 exemplaires en une seule année chez son éditeur français, et The Shadow Work Journal a dépassé les 16 000 exemplaires en France depuis sa sortie début 2024. Le phénomène reste pourtant ambivalent, car la presse professionnelle du secteur observe aujourd’hui un certain essoufflement du genre, comme si le développement personnel lui-même, à force de recettes répétées, en venait à son tour à chercher un sens à ce qu’il propose. Le constat n’en est que plus révélateur, puisque l’appétit pour ces questions ne faiblit pas, mais la manière convenue d’y répondre commence, elle, à montrer ses limites.

Une conscience saine dans un monde qui va mal

Face à ce tableau, une évidence s’impose trop vite, celle de n’y voir qu’un problème individuel à corriger d’urgence. Et si, au contraire, dans un monde qui va mal et accélère sans cesse, cette perte de sens qu’on ressent résonnait avec cette société malade, plutôt que de la contredire ? C’est ce que suggérait déjà le philosophe britannique Alan Watts. Dans Bienheureuse insécurité, il avance que l’anxiété de l’individu moderne n’est pas le signe d’une pensée défaillante, mais la réaction lucide à des réalités authentiquement déstabilisantes, celles d’une civilisation prise dans un cercle vicieux de fuite en avant, plutôt que le contraire. Ressentir cette perte de sens ne serait alors pas un mal à combattre en urgence, mais un comportement sain, le début d’une prise de conscience à partir de laquelle on peut commencer à se réorienter dans sa vie [3].

Le contact et la mise en mouvement au service du sens

Cette lucidité ne suffit pourtant pas, à elle seule, à redonner de l’élan. Reste la question de savoir comment retrouver ce lien avec soi et avec le vivant que l’accélération et la fatigue avaient distendu. C’est précisément ce que proposent certaines voies thérapeutiques.

Le contact comme fondement

La Gestalt-thérapie propose une réponse qui n’est ni un diagnostic ni une recette, mais un cadre d’expérimentation. Un des postulats tient dans une notion précise, la « frontière-contact », ce lieu vivant où l’organisme rencontre son environnement : soi-même, l’autre, ce qui nous entoure. Ce vécu se construit moins dans une explication abstraite de ce qui ne va pas que précisément là, à cette frontière, dans la rencontre vivante, et c’est là aussi que quelque chose peut se rejouer autrement. En séance, les sensations corporelles et les émotions peuvent reprendre corps dans la relation avec le thérapeute. Le sens cesse alors d’être une idée pour devenir une expérience vivante, à la fois intérieure et au contact d’un ailleurs. Serge Ginger résumait cela comme « l’art du contact », tandis que Jean-Marie Robine insiste sur le fait que ce contact se joue toujours dans une situation précise, avec ce qu’elle a d’unique, plutôt que dans une théorie générale de la personne [4].

Sentir avant de comprendre

Concrètement, cela signifie que le travail thérapeutique ne cherche pas d’abord à expliquer pourquoi on se sent perdu, mais à retrouver, dans la relation avec le thérapeute, un peu de ce lien et de cette chaleur humaine qui semblent avoir manqué. Erving et Miriam Polster parlaient de l’attention portée au moment présent, comme étant en elle-même un facteur de changement, avant même toute interprétation. Se reconnecter au vivant, ce n’est donc pas une formule, c’est littéralement ce qui se travaille en séance, sentir à nouveau, avant de comprendre [5].

Rejouer et incarner

Jacob Levy Moreno et Alejandro Jodorowsky partagent une conviction rarement formulée aussi frontalement, parler de ce qui ne va plus ne suffit pas toujours à le transformer. Pour Moreno, c’est l’action rejouée, plutôt que racontée, qui permet de défiger des rôles devenus rigides et de renouer avec la spontanéité. Jodorowsky, dans ce qu’il appelle le théâtre de la guérison, part d’un constat voisin, quand comprendre ne suffit plus à débloquer ce qui semble verrouillé en soi, un acte symbolique parle à l’inconscient dans un langage que l’intellect seul n’atteint pas. Dans les deux cas, ce n’est pas d’explication qu’il s’agit, mais du geste, rejoué sur une scène ou incarné dans le corps, pour redonner à ce qui s’était figé un mouvement souple [6].

Avant même la Gestalt-thérapie, Wilhelm Reich avait déjà relié ce blocage à quelque chose de très concret dans le corps. Les tensions psychiques finissent par se loger dans les muscles eux-mêmes, formant ce qu’il appelait une cuirasse caractérielle, une rigidité qui protège autant qu’elle enferme, et qui coupe du contact avec soi et avec les autres. Défaire cette cuirasse, ce n’est pas non plus une affaire d’explication, c’est redonner au corps la possibilité de bouger, de respirer, de sentir à nouveau ce qui circulait avant de se figer [7].

Et si les traditions anciennes ouvraient une nouvelle voie ?

Il y a un pas de plus que la Gestalt-thérapie seule ne prétend pas toujours faire, mais que d’autres traditions explorent depuis bien plus longtemps qu’elle. Le psychiatre chilien Claudio Naranjo, formé à la Gestalt auprès de Fritz Perls, a consacré une grande partie de sa vie à la relier à des voies de développement intérieur plus anciennes. Il situe une part de cette influence du côté d’un maître soufi rattaché à ce que G. I. Gurdjieff appelait la « Quatrième Voie », une filiation à laquelle il rattache aussi l’origine de l’ennéagramme, qui trouverait ainsi sa source dans cette voie soufie ancienne. Gurdjieff lui-même, dont l’enseignement nous est surtout connu par les notes de son élève P. D. Ouspensky, parlait d’un état de « sommeil » ordinaire et d’un travail de « rappel de soi » pour s’en dégager [8].

Les voies non duelles, un accès aux tréfonds de la conscience

La transmission de chacune de ces voies est singulière, et les chemins qu’elles empruntent peuvent aussi diverger, mais elles visent toutes un même accomplissement, souvent qualifié d’éveil. La présence à soi n’est plus ici un moyen au service d’une fin ; elle amène le pratiquant à réenvisager son rapport au monde, l’individu s’imprégnant d’une conscience indivise, toujours plus subtile. Le sens, dans cette perspective, cesse d’être un objet à construire ou à trouver au-dehors. Il devient ce qui se révèle dès que se lève le voile qui le recouvre. Ce que Wilhelm Reich appelait une cuirasse à défaire, ces voies bien plus anciennes le nomment autrement, mais visent le même dénouement, dévoiler ce qui a toujours été là.

Le Śivaïsme du Cachemire insiste sur le mouvement même de la conscience, tout y est conscience et vibration (spanda), jamais figées, même dans l’immobilité apparente. Étudiée par Lilian Silburn et transmise oralement par Swami Lakshmanjoo, cette tradition ne propose pas d’ajouter quelque chose à l’expérience, mais d’en reconnaître dans le corps le battement déjà présent. Ici, le sens n’est pas quelque chose qu’il faudrait produire, mais une vibration qu’il suffit de ne plus couvrir. Cette même région a vu naître, au XIVe siècle, la poétesse mystique Lalla, dont les vers sont encore récités aussi bien par des soufis que par des śivaïtes. L’un de ses poèmes le dit à sa manière : « Seigneur, je n’ai jamais su qui j’étais vraiment, ni qui tu étais. J’ai perdu mon amour dans cette pauvre carcasse sans jamais comprendre, tu es moi, je suis toi. » [9]

Détendre l’ego, retrouver de l’espace en soi

Chögyam Trungpa mettait en garde contre ce qu’il appelait le matérialisme spirituel, la tentation de se servir des pratiques spirituelles pour nourrir l’ego plutôt que pour le détendre [10]. Le même risque guette celui qui cherche un sens à son existence, sa quête peut devenir à son tour un puits sans fond, une perte de temps au service d’un sens donné à une métaphysique insondable, une tension de plus qui ferme la porte à l’expérience de non-dualité. Du relâchement naît la présence, de la présence la conscience, et de la conscience une joie organique, accessible en toute autonomie, sans thérapeute, ni chaman, ni guide. Se relâcher, toujours un peu plus, voilà peut-être tout ce qu’il y a à faire.

Le chan chinois, l’ancêtre du zen japonais, pousse cette épure plus loin encore, Zhaozhou lui-même enseigna, paraît-il, jusqu’à cent vingt ans sans jamais perdre sa vivacité. C’est peut-être ce qui frappe le plus chez ceux qui l’incarnent, une joie et une spontanéité presque enfantines, une fraîcheur qui ne semble pas tenir à l’âge, et c’est peut-être cela, au fond, que vise toute quête de sens, renouer avec cette vitalité qui ne demande qu’à s’exprimer.

Notes et sources

[1] Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps et Résonance : une sociologie de la relation au monde, La Découverte ; voir aussi « La logique d’accélération s’empare de notre esprit et de notre corps », Revue Projet, 2016, et « L’écho des savants », La Vie des idées.

[2] Byung-Chul Han, La société de la fatigue, Circé / PUF, et Zygmunt Bauman, La modernité liquide ; voir aussi « La société de la fatigue : quand la quête de performance nous épuise, nous auto-exploite et nous emprisonne », Émancipe, et « La modernité liquide de Zygmunt Bauman », Philosciences.

[3] Alan Watts, Bienheureuse insécurité : une réponse à l’angoisse de notre temps, Stock, 1951.

[4] Frederick Perls, Ralph Hefferline, Paul Goodman, Gestalt-thérapie : Nouveauté, excitation et développement, 1951 ; Serge Ginger, La Gestalt, une thérapie du contact, Hommes & Groupes Éditeurs ; Jean-Marie Robine, « Du champ à la situation », Cahiers de Gestalt-thérapie, 2002.

[5] Erving Polster, Miriam Polster, Gestalt Therapy Integrated: Contours of Theory and Practice, 1973.

[6] Jacob Levy Moreno, Psychothérapie de groupe et psychodrame, PUF ; Alejandro Jodorowsky, Le Théâtre de la guérison, Albin Michel.

[7] Wilhelm Reich, L’Analyse caractérielle, Payot.

[8] Claudio Naranjo, Gestalt Therapy: The Attitude and Practice of an Atheoretical Experientialism, Gateways Books & Tapes, 1993 ; Ennéagramme, caractère et névrose, InterEditions ; P. D. Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu, 1949.

[9] Lilian Silburn, Śivasūtra et Vimarśinī de Kṣemarāja : études sur le Śivaïsme du Cachemire, école Spanda ; Swami Lakshmanjoo (retranscrit par John Hughes), Self Realization in Kashmir Shaivism: The Oral Teachings of Swami Lakshmanjoo ; Marinette Bruno (trad.), Les Dits de Lalla : XIVe siècle au Cachemire, et la quête mystique, Les Deux Océans ; Ranjit Hoskote (trad.), I, Lalla: The Poems of Lal Ded, Penguin Classics, 2013.

[10] Chögyam Trungpa, Pratique de la voie tibétaine : au-delà du matérialisme spirituel, Points.

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